
Une fois de plus, l’Iran s’illustre sur la scène internationale par de tonitruantes provocations. Prenant le risque d’isoler davantage le pays, le ministre des Affaires étrangères iranien Manouchehr Mottaki a en effet lancé, début janvier, un ultimatum aux grandes puissances. Elles ont un mois pour accepter une contre-proposition à l’offre présentée en octobre dernier par l’Agence Internationale de l’énergie atomique (AIEA). Celle-ci suggérait à l’Iran d’envoyer les trois quarts de son uranium faiblement enrichi à l’étranger afin qu’il soit conditionné en France et en Russie et renvoyé sous forme de combustible, pour le réacteur de recherche civile de Téhéran. Cette contrainte permettait aux grandes puissances de contrôler l’Iran, susceptible de se doter de la bombe atomique. Le pays avait dans un premier temps accepté, mais en imposant ses propres conditions et son calendrier ; ce sont aujourd’hui ces dispositions que l’Iran souhaite faire accepter par l’ultimatum. Alors qu’il menace aujourd’hui « d’enrichir l’uranium à un niveau supérieur », la France rejette cette dernière requête. « Ce n’est pas à nous d’accepter ce qu’ils veulent nous imposer », a déclaré le ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner. L’Iran s’expose ainsi à de nouvelles sanctions que le Conseil de sécurité de l’Onu pourrait élaborer dès la mi-janvier. Cette fois-ci, pourtant, la provocation sonne tout autrement, et révèle presque l’affaiblissement du gouvernement. D’après François Géré, directeur de l’Institut français d’analyse stratégique, cet ultimatum « est une manière détournée d’accepter l’accord, sans perdre la face sur le plan politique. L’Iran veut montrer que c’est lui qui décide, et non les grandes puissances ». Si le pays parvient à déterminer un calendrier, il n’y a donc aucune raison pour que de nouvelles sanctions soient votées. « La grande inconnue, ajoute François Géré, c’est que personne ne sait comment va évoluer la situation intérieure du pays. C’est pourtant cela qui sera déterminant : tout est suspendu à la manière dont l’Iran va gérer sa crise », sa principale préoccupation aujourd’hui.
Plus de 30 ans après la Révolution islamique, l’Iran souffre d’une grave crise institutionnelle. Le régime des mollahs semble sur le point de basculer. Depuis plus de 6 mois, en effet, les manifestations se succèdent dans Téhéran et tout le pays. Le mouvement, engagé après la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad le 12 juin dernier, s’est transformé en une véritable fronde contre le régime tout entier. L’opposition ne réclame plus simplement la réorganisation d’un nouveau vote, mais s’en prend également, de façon inhabituelle, aux ayatollahs et notamment au Guide suprême de la révolution islamique, Ali Khamenei. Le gouvernement est d’autant plus fragilisé qu’il a perdu sa crédibilité religieuse en s’en prenant aux manifestants lors d’une cérémonie chiite détournée à des fins protestataires. Malgré les violentes répressions, les interdits de plus en plus nombreux, les arrestations et la torture, les Iraniens continuent à faire pression sur le régime, rassemblés autour du conservateur Mir Hossein Moussavi, ancien candidat à la présidentielle et qui s’est dit prêt à « mourir en martyr ». Et ils ne sont pas les seuls. La révolte favorise également les luttes internes. Des dissensions lourdes existent au sein du gouvernement : « Il y a une véritable lutte de pouvoir », explique François Géré. L’ayatollah Akbar Hashémi Rafsanjani, ancien président et représentant à l’Assemblée des experts, pourrait bien tenter de s’emparer du pouvoir, tout comme le réformateur et ancien président Mohamad Khatami. L’armée, gardienne de la révolution, en refusant de tirer sur la foule comme cela lui avait été ordonné, a également marqué son désaccord avec le gouvernement.
Ce mouvement contestataire serait-il comparable aux protestations et manifestations populaires de 1979 qui avaient abouti à la chute du shah ? Il s’agit en tout cas de la plus forte contestation depuis la Révolution qui avait porté l’ayatollah Khomeyni au pouvoir. Mais « pour le moment, on n’en est pas là, estime François Géré. A l’époque, le shah était totalement isolé. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus nuancé, il y a encore une possibilité de compromis ». Le gouvernement est donc très affaibli, mais ne serait pas près d’être renversé, du moins à court terme. Plusieurs scénarios sont envisageables. « Il est possible que le pays sombre dans une guerre civile, explique François Géré, avec une prise de pouvoir, dans un bain de sang, des guides religieux les plus radicaux en accord avec le Guide suprême Khamenei. Ce serait alors l’instauration d’un gouvernement sauvage ». Si la prise de pouvoir par l’opposition, et notamment par Mir Hossein Moussavi, ne semble pour le moment pas concevable, un scénario beaucoup moins noir est à espérer. D’après François Géré, « les négociations sont encore envisageables. Il n’y a pour le moment pas de consensus, mais la répression n’est pas encore de l’ordre de la prise de pouvoir sanglante. On est dans une situation d’intimidation, et le régime pourrait amener l’opposition à revenir sur ses exigences. »