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Denrées alimentaires : de pire en prix ?

jeudi 10 mars 2011, par Yann Casseville

En hausse constante depuis l’été dernier, les prix des matières premières alimentaires ont aujourd’hui atteint leur pic historique. La crise couvait, elle a éclaté. Comme en 2008. Et si, dans un contexte politique mondial brûlant, explosif, cette flambée était le détonateur d’un enchaînement d’émeutes ?

Les chiffres sont effarants. Le rapport publié début février par la Food and Agriculture Organization (FAO, organisme des Nations Unies), montre que les prix des matières premières alimentaires continuent à flamber. En janvier, septième mois de hausse consécutif, l’indice FAO des prix des produits alimentaires (donnée statistique de référence) atteint 231 points, son plus haut total depuis sa création en 1990. Le sucre à 420 points, les huiles et matières grasses à 278, les céréales à 245 : les records de 2008 ne sont pas battus, mais l’escalade des prix, persistante, fait peur. Le prix du café ? +47% en 6 mois. Dans le même laps de temps, +40% pour le cuivre, +37% pour le soja, +33% pour le sucre, +30% pour le blé.

Aujourd’hui, 44 millions de personnes supplémentaires vivent sous le seuil de l’extrême pauvreté (1,25 dollar par jour), portant le total à 1,2 milliards de personnes. « Nous avons atteint la cote d’alerte, assure le président de la Banque Mondiale, Robert Zoellick. Des chocs politiques peuvent se produire, les gouvernements tomber et les sociétés basculer dans le désordre ». Une déclaration aux allures d’avertissement : l’escalade des prix, de tout temps, entraîne une escalade de la révolte. La faim justifie les moyens. Ceux qui n’ont plus rien à se mettre sous la dent ont encore leur voix pour manifester et leurs bras pour se battre. Des émeutes dans les pays acculés par la flambée des prix sont inéluctables.

Pire qu’en 2008 ?

Et si l’histoire ne faisait que recommencer ? En 2008, la hausse du prix des denrées alimentaires est déjà à l’origine d’une crise mondiale. Entre février 2007 et février 2008, l’indice FAO des prix des produits alimentaires bondit de 139 à 219 points ; de 178 à 278 points pour les produits laitiers, de 152 à 178 pour les céréales ; les prix du blé et du riz sont multipliés par deux, etc. 2008 s’ouvre sur une bien mauvaise nouvelle : plus 75 millions de personnes mal nourries dans le monde, portant le total à 923 millions. La FAO liste alors 37 pays ayant besoin d’une aide extérieure. Cette flambée des prix entraîne des émeutes au Maroc, au Cameroun, au Pakistan, au Mexique, en Bolivie, en Indonésie…

2011, nouveau 2008 ? «  Les deux crises se ressemblent », commente l’économiste et membre du cercle des économistes Marc Guillaume. « Si on regarde les graphiques, on voit que c’est un recommencement », confirme Pierre Dockès, lui aussi économiste et membre dudit cercle. Mais au moment d’estimer l’ampleur de la crise actuelle par rapport à la précédente, les avis divergent. Si Marc Guillaume a «  l’intuition que celle d’aujourd’hui, à l’instar de la deuxième secousse d’un tremblement de terre, est moins forte que la première, parce que les gens sont mieux armés », d’autres contestent cet argument.

« Les populations ont été fragilisées par la crise en 2008 donc c’est plus compliqué aujourd’hui d’en absorber une nouvelle », avance Hanna Mattinen, experte en sécurité alimentaire à Action contre la faim. « C’est pire qu’en 2008 ! tonne Philippe Collin, porte-parole de la Confédération Paysanne. Et ce pour une raison structurelle. A l’époque, les Etats-Unis transformaient 40 millions de tonnes de maïs en éthanol, en 2010 on était à 130-140 millions de tonnes, et les perspectives sont de 180-200 millions de tonnes dans 3-4 ans. La consommation pour les politiques énergétiques augmente beaucoup plus rapidement que la production agricole, qui ne peut suivre. »

Le fait que telle crise soit plus grave ou non que l’autre importe peu, car reste le constat du moment, implacable : « La situation est préoccupante », comme le déclare Marie Wentzell, porte-parole du Programme Alimentaire Mondial en France (PAM, agence de l’ONU qui lutte contre la faim dans le monde). « On va avoir le plus grand mal à se nourrir au 21e siècle, ce qu’on a vu en 2008 ; ce qu’on voit aujourd’hui, ce sera chronique au 21e siècle », avance Bruno Parmentier, auteur du livre Nourrir l’humanité (aux éditions La Découverte).

Quand la finance s’en mêle

La crise actuelle est la conséquence d’une équation entre l’offre et la demande qui ne se résout pas, tant l’offre chute quand la demande explose, notamment « parce que les pays émergents ont toujours plus de besoins », explique Pierre Dockès. « Les Indiens se mettent à manger des yaourts, les Chinois à la viande », donne pour exemple Bruno Parmentier. Or justement, comme l’atteste Hanna Mattinen, « produire de la viande demande plus d’énergie que cela n’en donne, donc continuer ainsi n’est pas durable ».

Concernant la raréfaction de l’offre, elle est le fait de plusieurs causes. « Une mauvaise récole et une absence de stock, liste tout d’abord Philippe Collin. « Un tiers de la production mondiale n’est pas utilisée parce qu’il n’y a pas assez de stock, ou parce que dans certains pays comme la France, avec les dates limites de consommation, on jette beaucoup trop de nourriture », stigmatise Bruno Parmentier. « Avec ces éléments incontestables, tous les opérateurs interviennent pour secourir, reprend Philippe Collin. Est-ce qu’on peut reprocher à un meunier d’acheter du grain quand il sera plus cher le lendemain ? C’est comme l’histoire de la tulipomanie, quand aux Pays-Bas au 17e siècle un bulbe de tulipe a valu le prix d’un château. » S’ajoute à cela la volatilité climatique. 2010 a été tristement marquée par les catastrophes naturelles, au nombre de 950 dans l’année selon le rapport du groupe allemand Munich Re. Inondations au Pakistan, en Australie, incendies de forêt en Russie, les exemples sont nombreux.

Ces éléments n’expliquent pas tout. « Il y a deux familles de causes, analyse Marc Guillaume. Les réelles, avec les incidents climatiques, et les financières, car on voit de très nets effets de spéculation. » Le mot est lâché : spéculation. « Il s’est greffé sur les autres problèmes une incroyable spéculation », alarme aussi Pierre Dockès. Dans le contexte actuel où les acheteurs veulent acheter de suite pour se mettre à l’abri du pire, de l’après, mais où les vendeurs n’ont donc pas intérêt à vendre immédiatement, l’escalade des prix est rapide. Derrière la crainte de voir les prix des denrées alimentaires s’envoler plane le spectre financier. « Il y a une ombre portée de la finance, par spéculation, sur l’alimentaire, commente Marc Guillaume. Pour ironiser, on pourrait dire que Goldman Sachs a participé au processus de démocratisation en Tunisie. Le système financier s’est jeté sur les matières premières et à partir de là on a observé beaucoup de mouvements spéculatifs. La finance anticipe la hausse, donc cette hausse anticipée se réalise. »

Comme une lame de fond, la spéculation chamboule le marché actuel. Le rend fou. « Quand il y a un incident climatique il n’y a plus de marchandises à mettre sur le marché donc tout le monde prend peur », regrette Philippe Collin.

Vers de nouvelles émeutes ?

Les conséquences de cette crise, les premiers foyers d’incendie de cette flambée des prix sont déjà visibles. En France, la guerre entre les céréaliers et les éleveurs est déclarée. La hausse du cours des céréales est favorable aux premiers mais accule les seconds. « Aujourd’hui les éleveurs sont en détresse ! alerte Philippe Collin. Je n’en connais pas un qui pourrait acheter durablement les céréales au prix où elles sont et je ne connais pas un céréalier qui soit prêt à lui vendre du grain au prix où l’éleveur serait en mesure de le payer. »

Si le ciel s’assombrit dans l’Hexagone, où risque de tomber de premières averses, c’est un orage qui menace de frapper certains pays à l’étranger. Voire qui a déjà frappé. Il y a le souvenir des émeutes de 2008 ; il y a surtout les récentes révolutions dans le monde arabe. « Les inquiétudes au sujet des produits de première nécessité, parmi de nombreux autres facteurs, ont contribué en partie aux troubles récents dans plusieurs pays d’Afrique du Nord. La suppression des subventions sur les denrées dans certains pays en 2011 pourrait entraîner des troubles sociaux », acquiesce Marie Wentzell.

« On se dirige vers une émeute sociale, une guerre civile, redoute Philippe Collin. Si certains ne veulent pas se faire couper le cou par ceux qui ont faim, il faudra qu’ils revoient leur politique ! Les dirigeants devraient observer ce qu’il s’est passé en Tunisie, en Egypte, en Algérie, les événements ont tous démarré sur la question du prix des produits alimentaires. Il y avait des problèmes politiques mais le détonateur est bien le prix des denrées alimentaires. » La hausse des prix des matières premières alimentaires a tout du détonateur, de la mèche qui fait exploser la révolte, «  la goutte d’eau qui fait déborder le vase », selon Hanna Mattinen. «  La prochaine récolte de blé aura lieu en juillet, d’ici là, de mars à juin, il y aura d’autres émeutes, il n’y a pas que deux gouvernements qui vont sauter ! », prévient Bruno Parmentier.

Divergences politiques

Comment annihiler cette crise ? Par la création d’une institution supranationale en charge de la régulation de l’alimentation mondiale ? L’hypothèse a été soulevée. « Je trouve ça illusoire dans l’état actuel, sachant qu’il y a des pays qui disent : on est structurellement exportateurs donc on ne voit pas pourquoi on serait bridé, et d’autres pays qui disent : on est structurellement importateurs, on a besoin de se protéger », regrette Philippe Collin. « On n’a pas un problème de production mais un problème de répartition et d’usage. Par exemple il y a des problèmes en Bolivie avec la hausse du prix du sucre. Or le Brésil, qui produit des millions de tonnes de cannes à sucre, transforme sa canne à sucre en éthanol donc le marché du sucre est asséché. »

Pour régler un tel problème, les regards se tournent vers le monde politique, mais, et c’est là que le bât blesse, les divergences d’intérêts entre pays sont tellement grandes qu’un consensus international semble chimérique. En février, Nicolas Sarkozy a profité de la présidence française au G20 pour réclamer plus de transparence sur les marchés alimentaires. Un vœu pieux. Plusieurs pays, à l’instar de la Chine, ne sont pas particulièrement enclins à donner aussi facilement des informations sur l’état de leurs récoles et de leur consommation.

Equilibre entre offre et demande rompu, divergences d’intérêts politiques : la situation semble aller droit vers le point de non-retour. « On ne sait pas ce qu’il peut se passer dans 6 mois, les prix peuvent continuer de grimper », déclare Hanna Mattinen. « Il ne faut pas être alarmiste, nuance Marc Guillaume. Des initiatives sont prises au niveau mondial, mais il y aura des bulles sur certaines matières, certaines régions. Ce ne sera pas la bulle Internet ou la bulle des supbrimes mais des microbulles comme pour le riz en Asie. Des microbulles un peu partout ça peut faire une explosion ».

Et en 2050 ?

Dès lors, comment compter nourrir neuf, voire dix milliards de personnes en 2050 ? « Ce chiffre fait peur, affirme Hanna Mattinen. Les questions de la quantité se posent, et de qualité, et d’habitudes de consommation… On peut y arriver, mais comment et avec quelles conséquences ? Combien de temps la planète va tenir ? » Bruno Parmentier avance de premières pistes de réflexion. « Il faut réinvestir massivement dans l’agriculture. Faire transiter la nourriture, ça coûte plus cher que la produire soi-même. Et dire qu’un pays peut nourrir des autres, ça n’est pas durable. Il peut y avoir de la nourriture qui se balade, mais les Africains doivent d’abord manger africain, les Asiatiques manger asiatique et les Européens manger européen. »

Bruno Le Maire, ministre français de l’agriculture, de l’alimentation, de la pêche, de la ruralité et de l’aménagement du territoire, n’a pas caché ses craintes devant l’assemblée des Nations Unies le 17 février dernier à New York : « Nous nous étions fixés un objectif ambitieux en 2005 : réduire de moitié à l’horizon 2015 la proportion de la population mondiale qui souffre de la faim (de 800 millions à 500 millions de personnes, mais aujourd’hui, selon la FAO, les 900 millions sont dépassés, ndlr). Lorsque nous regardons la situation actuelle, nous devons avoir conscience qu’il nous reste des progrès considérables à accomplir pour éradiquer la faim dans le monde. (…) Le défi alimentaire, c’est aussi être capable de produire plus pour nourrir les 9 milliards d’individus sur la planète en 2050. Pour cela, une hausse de la production agricole de 70 % d’ici 2050 est nécessaire. Est-ce que nous en serons capables ? »

Le ministre lui-même est apparu dubitatif, rappelant immédiatement que « la production agricole mondiale aujourd’hui ne croît plus que de 1,5% par an, alors qu’elle augmentait de 3% par an entre les années 1960 et 1990 ». Des chiffres qui tendent à rendre utopique le redressement espéré, le retour à l’équilibre entre offre et demande. Bruno Le Maire a d’ailleurs repoussé au sommet du G20 de novembre l’espoir de voir proposer « des solutions concrètes ». D’ici là, c’est le statu quo ante politique. Les prix des denrées alimentaires, eux, n’attendent pas. Ils flambent. Les premières braises apparaissent, l’incendie menace.

Portfolio

Champ de blé
Yann Casseville

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