
« La performance en toute confiance » peut-on lire en anglais sur la plaquette commerciale de l’EPR. Un slogan qui aura convaincu la NPCIL (Nuclear Power Corporation of India Ltd.) qui, au terme de plusieurs appels d’offres, a opté pour le réacteur français. Anne Lauvergeon en personne a ratifié les accords de principes avec la NPCIL, qui ont été portés médiatiquement par Nicolas Sarkozy et le premier ministre indien, Manmohan Singh. « Deux premières unités vont être construites, même si le contrat commercial final n’est pas encore signé » explique Pauline Briand, attachée de presse d’Areva. Deux sur seulement six possibles si l’on en croit les tractations primaires engagées par la firme française en 2008. Mais ce qui semble être donc un demi-échec au premier abord n’en est rien pour Areva. Pauline Briand reprend : « Nous ne vendons jamais beaucoup de réacteurs à la fois. Ce sont des chantiers d’importance. Le site choisi [Jaitapur, ndlr] peut accueillir jusqu’à six réacteurs, et nous espérons bien qu’ils seront commandés par la suite. La construction se fera par tranches de deux unités ».
Retards
Deux par deux, comme en Chine, sur le site de Taïshan où EDF est en charge des travaux. Un chantier référence pour Areva qui clame haut et fort que la construction se passe au mieux, étant même largement en avance sur le calendrier prévisionnel. Pour autant, en novembre 2009, lorsque le PDG d’EDF de l’époque, Pierre Gadonneix, annonçait que le premier béton avait été coulé, le chantier accusait un retard conséquent. Selon une source proche du chantier, travaillant dans un cabinet d’architecte en charge des plans du site, si la dalle de béton avait été coulée les travaux, eux, étaient loin de débuter.
Problèmes similaires en Finlande à Olkiluoto, où l’électricien TVO avait commandé le tout premier EPR et rencontrait des difficultés dès septembre 2005, quelques mois à peine après le début du chantier. Une agence de contrôle relevait alors 700 dysfonctionnements et anomalies sur le chantier. L’autorité de sûreté nucléaire nationale pointait la qualité du travail d’Areva du doigt et accusait le groupe industriel de ne pas s’être suffisamment préparé pour un tel projet. Les retards se sont accumulés et la date d’exploitation fut repoussée progressivement de mi-2009 à 2012. Selon le contrat initial, Areva avait vendu son réacteur « clé en main » à TVO pour 3 milliards d’euros. Mais les pénalités de retard réclamées par l’électricien finlandais atteignent aujourd’hui 2,3 milliards. L’arbitrage juridique qui doit mettre un terme au conflit entre les deux sociétés n’est pas encore rendu.
Même en France l’EPR connaît des déboires puisque le chantier de Flamanville en Normandie connaît lui aussi un retard conséquent. Les premiers Megawatts commercialisés devaient être produits en 2012, ce sera finalement pour 2013. Et ce malgré un rythme de travail intensif depuis début novembre 2009, en « trois 8 » pour certaines équipes, destiné à rattraper les 20 mois de retards accumulés par le constructeur BTP Bouygues. En cause : la qualité du béton dans un premier temps puis des questionnements de l’ASN (l’Autorité de sûreté nucléaire) sur le fonctionnement de certains systèmes de sécurité de la centrale, liés au « contrôle-commande », une plateforme de commande complexe qui gère de multiples procédures dont les coupures d’urgence. Des questionnements qui se sont succédés puisque la dernière requête de l’ASN date du 24 août 2010 et n’a pour l’instant pas trouvé de réponse.
Poids étatique
Mais tous ces contretemps et autres soucis de développement, « parfaitement normaux » selon Pauline Briand, n’ont pas résisté à l’engagement massif de l’Etat dans la promotion du réacteur. Même les voix des opposants au nucléaire peinent de plus en plus à se faire entendre. Le réseau Sortir du Nucléaire qui prédisait une « fin de carrière » pour l’EPR dès 2009 via les propos de son porte-parole de l’époque, Stéphane Lhomme, en raison des problèmes rencontrés à Flamanville, ne trouve plus guère d’écho. La machine étatique française se montre autrement plus efficace que les communiqués du groupe. Et la stratégie se comprend aisément. Car de la santé économique d’Areva dépend en partie celle du pays.
En effet, l’Etat est actionnaire majoritaire d’Areva. C’est le Commissariat à l’énergie atomique qui détient à lui seul près de 80% du capital. Lui même dépendant directement des ministères de l’Ecologie, des Finances, de la Recherche et de la Défense. Bien que Patricia Marie, responsable presse d’Areva, précise qu’il y a « une cloison étanche entre Areva et l’Etat même s’il détient 91% de la société » il est évident que les ventes du groupe pèsent directement sur la balance commerciale du pays. D’autant que malgré une possible ouverture du capital de la société prochainement, l’Etat a d’ores et déjà assuré qu’il garderait une participation minimale de 75% dans le groupe.
Dès lors, la réussite des ventes d’Areva intéresse directement la France. Or si l’on prend en compte qu’un EPR est vendu en moyenne 3,5 milliards d’euros, l’impact des contrats sur la balance commerciale du pays devient colossal. La France a exporté pour environ 400 milliards d’euros de marchandises en 2008. Areva, uniquement par ses contrats en tractation aux Etats-Unis (8 réacteurs), aux Emirats-Arabes-Unis (8 réacteurs) et en Grande-Bretagne (4 réacteurs), représenterait donc entre 10% et 20% des exportations françaises, reléguant au second plan les ventes d’Airbus (EADS) ou de Dassault. La perspective de ressources capitales pour l’Etat français, très fortement endetté.
Concurrence
Rien de surprenant donc dans le fait que Nicolas Sarkozy fasse figure de premier VRP de France pour promouvoir l’EPR. D’autant que l’Inde représente un futur marché plus qu’alléchant pour les professionnels de l’énergie. Les besoins du pays pour les prochaines années sont estimés à 60000 MW et un EPR produit environ 1650 MW. Les deux unités de Jaitapur pourraient donc ne représenter qu’une entrée en matière, prémices de nombreuses commandes par la suite et ce alors même que la population a déjà témoigné de ses craintes quant au nucléaire par des manifestations dès la signature du protocole d’accord.
Des commandes qui semblent offertes à Areva vu la situation actuelle de son premier concurrent : le réacteur AP1000 de la firme américano-japonaise Westinghouse. « Le réacteur AP1000 n’a pas encore reçu l’aval de la Nuclear Regulatory Commission [l’ASN américaine, ndlr] » témoigne Matthew L. Wald, journaliste au New-York Times. Ce qui entrave grandement ses ventes et place la firme dans une position délicate étant donné qu’elle a déjà vendu plusieurs réacteurs notamment aux Etats-Unis et en Chine.
Areva, dont l’action a chuté de plus de 20% en un an passant de 460 euros à 352 euros, pourrait donc bien trouver en Inde la clé de son avenir.