
De l’Iran, on connaissait son président Mahmoud Ahmadinejad, provocateur et aspirant à la bombe atomique. Depuis plusieurs mois, on découvre son peuple, engagé dans un mouvement général de contestation. Entre les deux extrêmes, il y a la vie de tous les jours, le quotidien des Iraniens, l’Iran de la rue. Et c’est le cinéma qui nous en parle. Aujourd’hui reconnu par de nombreux festivals internationaux, le cinéma iranien s’exporte depuis les années 80, et nous fait régulièrement découvrir une autre facette de la République islamique, plus colorée et moderne. En cela, il constitue un vecteur de la critique sociale, un véritable moyen de lutte que le pouvoir en place tente de limiter.
Bahman Ghobadi en sait quelque chose. Son dernier film, Les chats persans (No ones knows about persian cat), a obtenu le prix Un certain regard au festival de Cannes 2009 mais lui a surtout valu d’effectuer un bref séjour en prison, puis de s’exiler, malgré ses précautions : seulement 17 jours de tournage, dans la clandestinité. Les acteurs, eux aussi, ont choisi de quitter le pays. Le film n’a pourtant rien de subversif. Il raconte, simplement, l’histoire d’un jeune couple, Ashkan et Negar, qui tente de monter un groupe pop-rock et rêve d’organiser un concert à Londres. Seulement voilà, en Iran, le rock est interdit. Leur passion pour la musique devient alors un acte passible de prison et de coups de fouet.
Ce film est à l’image de beaucoup d’autres en Iran. D’après Mamad Haghighat, réalisateur et critique de films iraniens, « entre 70 et 80 long-métrages y sont réalisés chaque année. Une grande partie des cinéastes est en tout cas solidaire avec l’actuel mouvement de contestation. » Subtilement, indirectement, les cinéastes ébranlent la toute puissance du régime des mollahs en décrivant simplement le quotidien de leur pays. Leurs caméras mettent en lumière la vie des Iraniens qui, à coups de subterfuges et de débrouillardise, passent entre les mailles de la répression. Des groupes jouent de la musique dans des caves ou des immeubles abandonnés, des films interdits circulent sous le manteau, des fêtes à l’occidentale s’organisent. « Mais depuis quelques années, explique Mamad Haghighat, on utilise moins les symboles et les images. Le message est beaucoup plus direct. Du coup, certains cinéastes ne peuvent plus aller en Iran ou ne peuvent plus faire de film. »
Parmi les cinéastes incontournables, il cite bien sûr Bahman Ghobadi, ainsi que la réalisatrice Rakhshan bani Etemad, très engagée et habituée du film « social ». La thématique du rock avait, elle, déjà été utilisée par Marjane Satrapi dans Persépolis, un dessin animé en noir et blanc qui connu un véritable succès en France, en 2007. Une fois n’est pas coutume, la critique était plus directe, peut-être parce qu’elle évoquait des faits révolus, le renversement du shah. C’est en tout cas en montrant un Iran ouvert, en total opposition avec son leader et ses codes islamiques, que le cinéma s’en prend au pouvoir. Dans la rue, les jeunes iraniens s’en prennent aux bassidjis, dans les salles obscures les cinéastes luttent avec leurs images.
Trois questions à Sepideh Farsi, réalisatrice iranienne

Le cinéma iranien peut-il être un moyen de lutte contre le pouvoir en place ? "Les films sont peu nombreux à faire état de la situation actuelle du pays. La censure limite considérablement les possibilités : le cinéma est en effet beaucoup plus frappé par la censure à cause de sa portée médiatique (tout comme la TV, également le théâtre). La contestation s’exprime davantage dans les arts plastiques et la musique, comme le rap que l’on peut entendre dans mon long-métrage Téhéran sans autorisation et dans Les Chats persans de Bahman Ghobadi. Mais globalement la censure sévit sur tous les fronts. D’ailleurs, le nombre de journaux interdits en Iran est un bon indicateur. Il y a des livres qui obtiennent par exemple l’autorisation de publication la première fois, puis qui sont interdits pour leur réédition quelques mois plus tard !"
Quels codes un film doit-il respecter pour ne pas être soumis à la censure ? "Les réalisateurs doivent passer par deux étapes. On soumet tout d’abord notre scénario afin d’obtenir une autorisation de tournage, puis on soumet le film une fois réalisé. Certains cinéastes sont totalement interdits de tournage et de travail, parfois pendant des années. Moi-même, j’ai mis beaucoup de temps à obtenir une autorisation pour le film que je suis en train de réaliser : 6 mois de bataille ! D’ailleurs, aucun de mes films n’a encore été diffusé en Iran… Il y a des lignes rouges à ne pas dépasser : les femmes doivent porter un foulard et des habits répondant aux codes vestimentaires islamiques, tout comme le corps masculin qui ne peut pas être montré à l’image. Hommes et femmes ne peuvent se toucher et les relations sexuelles sont bien sûr proscrites. Ensuite, il y a ce que j’appelle les « lignes grises » : par exemple, on ne peut filmer des gens en train de boire de l’alcool ou en train de se droguer, mais certains cinéastes, appréciés du pouvoir, ont ce droit."
Le cinéma peut-il être utilisé à des fins de propagande par le régime iranien ? "Oui. Moyennant de gros budgets, hélas, certains réalisateurs vont dans le sens du régime. Ce fut par exemple le cas pour le 30ème anniversaire de la république islamique, l’année dernière, lorsque plusieurs cinéastes ont réalisé des films de commande."