Le 16 octobre 1989, au centre spatial Kennedy, en Floride, le champagne est dans le frigo. Les employés le sabreront demain, quand la navette Atlantis aura décollé, remorquant puis libérant la sonde automatique Galileo, qui filera droit vers Jupiter. Peu importe les manifestants qui clament que le risque d’une fuite de plutonium est trop important, la NASA assure maîtriser la situation… jusqu’à ce jour du 16 octobre. Au petit matin, les employés de l’agence spatiale constatent que la page d’authentification de leurs ordinateurs a été remplacée par ce message : « Worms against nuclear killers (Vers contre les assassins nucléaires, ndlr), votre système a été officiellement WANKé ». Wank, en anglais : se masturber. Quelque chose, ou quelqu’un, traite les hommes de la NASA de branleurs. Le ver est dans la grosse pomme.
En dépit de ce branle-bas de combat informatique, Atlantis décollera le 17 octobre, avec quelques heures de retard. Le créateur de WANK - qui a coûté plus d’un demi-million de dollars à la NASA - n’a jamais été démasqué. L’une des pistes mène à Julian Paul Assange. La justice américaine, avec 31 accusations de piratage mais pas la moindre preuve, ne réussit pas à coincer derrière les barreaux le désormais porte-parole de WikiLeaks. Assange, né le 3 juillet 1971 à Townsville, en Australie, n’a que 18 ans à l’époque.
37 écoles, 6 universités
Avant d’être devenu un génie du hacking (intrusion dans les systèmes informatiques), Assange le prodige n’était que Julian le surdoué. Un gamin qui, avec sa mère, a fui son beau-père soupçonné d’appartenir à une secte plusieurs années durant. Ils mènent une vie de bohème. La légende veut qu’Assange ait écumé 37 écoles avant de se faire lui-même sa propre éducation. Il dévore Shakespeare, Orwell, Camus… Dans six universités, il étudie les maths, la physique, la philosophie. Rien ne sied à cet esprit supérieur à la moyenne, qui a rencontré sa femme dans une école de surdoués. Une femme avec qui il se marie à 18 ans et fait un enfant avant de divorcer au bout d’un an.
Assange fait de l’informatique son exutoire. Dans le livre Underground (qu’il a co-écrit avec la journaliste australienne Suelette Dreyfus entre 1994 et 1997, publié en France en février dernier aux Editions des Equateurs), il raconte les premiers faits d’armes de plusieurs hackers. L’un d’eux, Mendax, serait Assange en personne. L’intéressé ne l’a jamais reconnu mais il n’a pas non plus infirmé. « Ce n’est pas dans la nature du personnage de se livrer beaucoup, il se met en scène. Mais ce livre est très éclairant sur la personnalité de Julian Assange », affirme Caroline Bokanowski, du service de presse des Editions des Equateurs.
Assange-Mendax infiltre les réseaux, multiplie les pénétrations informatiques sans effraction. Un cambrioleur qui ne cambriole pas. Un prodige qui déchiffre les codes les plus secrets comme sa langue maternelle. Ses cibles sont toujours plus importantes, ses exploits toujours plus retentissants. Celui qui se morfondait dans sa vie désabusée a trouvé une raison de respirer : hacker. Cette occupation devient une drogue. L’un des pirates d’Underground, privé de ses ordinateurs par la police, sombrera dans la marijuana ; un autre passera tellement de temps derrière son écran que sa mère le retrouvera allongé dans le salon, inconscient.
Hacker pour s’amuser, hacker pour déranger. « Quand il était plus jeune il était déjà sur ce credo d’emmerder les gouvernements », rappelle Florian Hamon, journaliste pour lexpress.fr qui a publié l’article « Qui est Julian Assange ? » Olivier Tesquet, journaliste pour Owni, l’une des rédactions qui est entrée en contact avec Assange apporte sa réponse : « Il était un roi dans le milieu des hackers ».
Assange ou démon ?
Les hackers,« on les prend pour des voyous. Ils se vivent comme des explorateurs », écrit Flore Vasseur dans la préface d’Underground. Assange a enfin trouvé un monde où il n’existe nulle frontière. Un univers à l’époque encore méconnu, il fallait bien ça pour occuper un surdoué. Un génie incompris. Assange ou démon ? Le jeu de mots a été maintes fois repris pour définir l’ambivalence de sa personnalité. « Les gens ont parfois un frigo parfaitement propre et une vie infâme », a-t-il déclaré. « Si Internet était un être vivant il serait Julian Assange. Il ne respecte aucune des institutions. Il a cet aspect de combattant de la liberté, David contre Goliath, qui le rend sympathique. Mais il a aussi cet aspect où, de par ses actions, il met en danger les systèmes de sécurité ce qui le rend odieux », analyse Drieu Godefridi, essayiste belge qui a publié sur lemonde.fr l’article « Julian Assange annonce l’époque ».
Côté pile : l’ange à l’intelligence hors norme. « Ce n’est pas facile de décrire la personnalité de Julian. Sa prévoyance en matière de données est exceptionnelle. Il peut regarder des données ou un événement technique et comprendre pas seulement une, ou deux, mais dix étapes à venir.Il est un génie à bien des égards, mais ce ne sont pas ses capacités informatiques, même si elles sont très bonnes, qui le rendent comme tel », confie Suelette Dreyfus.
Côté face : le démon dont l’intelligence n’a d’égale que son orgueil. « Julian Assange maîtrise tout. Sauf son cœur. Se trouver dans le monde des doubles ne résout pas tout. C’est écrit : le stakhanoviste du code, le pirate redouté, l’homme-armure bataillera toujours avec son âme, son démon », estime Flore Vasseur. « Il souffre d’un orgueil démesuré », avance Drieu Godefridi. « Il est très mégalo, pas loquace, un peu obtus », continue Olivier Tesquet. « Il est très têtu », confirme Suelette Dreyfus.
L’écrivaine australienne nuance toutefois ce portrait noir d’un homme détestable. « Il peut être assez fougueux, borné, dans son argumentation mais j’ai découvert que, sur le long terme, il a très souvent raison ». Deux collègues d’Olivier Tesquet à Owni ont rencontré Assange à Londres. « Apparemment il fonctionnerait par phase : quand il code des données il reste focalisé dessus mais il y a des moments où il est un peu plus apaisé », raconte le journaliste français.
L’homme à abattre
Aux termes de génie et de mégalo s’ajoute désormais celui de parano. « Il prend des précautions complètement démentielles dans sa vie privée », déclare Olivier Tesquet. Car Julian Assange n’est plus simple pirate. Hacker était une drogue, il a fait une overdose. Il se réfugie dans les ONG, les associations, crée avec Suelette Dreyfus un logiciel de cryptage de données pour les défenseurs des droits de l’homme et trouve sa nouvelle voie : les fuites (leaks en anglais). Aujourd’hui, il est l’image de WikiLeaks, site fondé en 2006 pour révéler des documents confidentiels au monde entier.
Des révélations à propos des violations des droits de l’homme à Guantanamo, de la corruption au Kenya, de l’armée américaine en Afghanistan et en Irak : WikiLeaks affole les gouvernements. Récemment, ce sont plus de 250 000 câbles diplomatiques qui ont été publiés. Pêle-mêle, parmi les phrases dérobées : la Russie est un « état mafieux » dirigé par « Batman et Robin » ; « Nicolas Sarkozy a exprimé son admiration pour le président Bush » ; « le premier ministre turc hait Israël », etc.
La vidéo de la bavure de l’armée américaine, qui tua une douzaine de civils en 2007 à Bagdad lors d’un raid aérien, a déclenché un scandale. Le soldat américain qui avait transmis la vidéo à WikiLeaks a été mis aux arrêts en Irak. Le monde du hacking n’a pas de frontière, celui du journalisme est rempli de garde-fous. « Assange s’est laissé emporter. Des noms d’informateurs ont été révélés au public, ce n’est pas responsable », gronde Flavien Hamon.
Traqué par les institutions mondiales, les gouvernements, le dandy australien aux cheveux peroxydés devient l’homme à abattre. Curieuse coïncidence, il est accusé d’agression sexuelle en Suède après que WikiLeaks ait publié des milliers de documents sur l’armée américaine en Afghanistan. « La concomitance est détestable », tonne Drieu Godefridi. La justice britannique a prononcé l’extradition d’Assange vers la Suède, décision pour laquelle Julian fera appel.
Le Petit Poucet d’1,86 m
Dès lors, quel avenir pour WikiLeaks maintenant que sa figure de proue est menacée d’un séjour en prison ? Assange se place en « bouclier » de son équipe. Cette équipe « réduite à sa plus simple expression », selon Olivier Tesquet, qui estime que le futur de l’organisation est « incertain ». Certains pensent en revanche qu’ il est trop tard pour espérer faire avorter Assange de son bébé. « Il y a beaucoup de gens qui travaillent dans de grandes organisations qui peuvent s’inspirer de son exemple. Ce qui retient les gens de le faire, c’est la crainte d’être arrêtés, mais désormais WikiLeaks leur offre le moyen de donner leurs secrets tout en restant anonyme », soutient Drieu Godefridi. WikiLeaks a d’ailleurs déjà fait des émules, comme OpenLeaks, site spécialisé dans la révélation de documents confidentiels qui se veut plus transparent que WikiLeaks. « Il sera intéressant d’observer comment se comportent les petits nouveaux, il faut voir si des alternatives sont possibles », pondère Olivier Tesquet.
Quel avenir pour Assange ? Homme de l’année pour Le Monde, l’Australien est devenu une figure médiatique. « Même en prison il a une influence qui fait qu’il pourra continuer de parler », certifie Flavien Hamon. « Capter l’attention, encore et encore, ça peut causer sa perte avec la pression de la justice, des Etats, des médias. Il encaisse, mais jusqu’à quand ? », interroge Olivier Tesquet. Dans une interview à Paris Match, Assange a donné un premier élément de réponse : « Nous (WikiLeaks) en sommes à un cinquantième de notre mission. (…) Sarah Palin a dit que je devrais être pourchassé comme Oussama Ben Laden. Je lui réponds : très bien, cela vous prendra donc au moins dix ans ! »
D’ici là le surdoué peut réussir de nouveaux coups d’éclats, semer de nouveaux cailloux sur sa route, en bon « Petit Poucet d’1,86 m » qu’il est, comme le décrit Flore Vasseur : « Il sait comment effacer ses traces. Pourtant il laisse une série d’indices derrière lui ».
Ainsi en octobre 1989, Le nom du processus de WANK était « Oilz ». Ce n’était pas un code, ce n’était pas un nom. Oilz, le surnom des Midnight Oil, un groupe de musique… australien. Dont quelques paroles sont reprises pour débuter chacun des onze chapitres de… Underground. Nul ne sait encore combien de cailloux Julian Assange a et/ou va disséminé tout au long de son parcours.