« Moubarak doit écouter les manifestants et se retirer avant qu’il ne soit trop tard ». Recep Tayyip Erdogan n’est pas hésitant. Le Premier ministre turc, fondateur de l’AKP (parti de la justice et du développement) ne fait, pour son peuple, pas partie de ces dictateurs qu’il faut renverser. Mais Erdogan a parfois fait peur aux Turcs. Ils étaient ainsi des milliers à manifester en 2007, pour conserver la laïcité du pays.
Pour de nombreux observateurs, la Turquie, supposée tout à fait progressiste et démocratique, pourrait donc servir de modèle aux pays arabes qui cherchent actuellement à se reconstruire. Un pied en Occident, un autre en Orient (la Turquie partage sa frontière avec, au sud, la Syrie, l’Irak et l’Iran, et au nord, l’Arménie et la Bulgarie), la Turquie est laïque et a une réelle alternance politique avec un système de suffrage universel. La polygamie y est proscrite, le divorce autorisé, les femmes, pour la plupart, y vont tête nue, et ont obtenu le droit de vote dix ans avant les Françaises - qui n’ont pas eu la possibilité de passer devant les urnes avant 1944. Une (petite) gay pride se tient chaque année à Istanbul, l’avortement y est permis depuis 1983...

Selon un sondage réalisé en février par la fondation turque d’études économiques et sociales Tesev, 66 % des habitants du Moyen et Proche-Orient interrogés considèrent la Turquie comme un modèle. « La Turquie est l’endroit où cohabitent des valeurs islamiques et démocratiques. Voilà pourquoi on pourrait penser que c’est un modèle, explique Alican Tayla, chercheur à l’IRIS. Cela sous-entend qu’en Turquie, la situation de fait est idéale. Or ce pays est très loin de constituer un modèle démocratique.... ».
Car tout n’est pas si rose. Si, pour satisfaire aux critères de l’Union européenne, la peine de mort y a été abolie en 2002, la torture serait, elle, toujours pratiquée. Nedim, restaurateur français d’origine turque, croit savoir qu’« aujourd’hui, il est difficile de torturer quelqu’un en Turquie, car il faut qu’elle fasse attention à son image. Elle en a beaucoup souffert par le passé. Comme avec Midnight Express ! (film sorti en 1978, basé sur une histoire vraie, dans lequel un touriste américain transportant du hash va vivre un enfer dans des geôles moyenâgeuses, ndlr) ». Ce n’est pas exactement ce que disent les organismes qui défendent les droits de l’homme... L’Association des Droits de l’Homme de Turquie IHD rapportait, pour le début de l’année 2004, 455 plaintes pour tortures et mauvais traitement en détention.
Aussi, l’armée, soutenue par le camp laïc, garde une importance prépondérante, en politique comme en économie. C’est elle qui a édicté la Constitution du pays en 1982, qui a fait chuter Necmettin Erbakan, Premier ministre, en 1997, qui a fomenté trois coups d’Etat (1960, 1971 et 1980)... « Aujourd’hui, on parle d’une diminution de l’influence de l’armée en Turquie. Mais elle garde cependant une mainmise sur l’économie, notamment à travers la fondation Oyak », note Alican Tayla. Oyak, au départ fonds d’entraide pour les militaires et leurs familles, est une holding militaro-industrielle très puissante, actionnaire de la production de Renault en Turquie à 49 %, entre autres. Sans oublier le TSKGV, fondation pour le renforcement des forces armées, qui truste l’armement.

Le procès qui agite en ce moment le pays, Ergenekon (du nom d’une organisation armée d’extrême-gauche présumée criminelle, qui aurait cherché à renverser le régime en place), n’est pas non plus tout à fait exemplaire. Des intellectuels, hommes d’affaires et journalistes ont notamment été arrêtés, accusés de complot. « Les chefs d’accusation sont illisibles, dénonce Alican Tayla. Il y a eu des écoutes illicites, des arrestations suspectes... Ce procès est très important car il remet en cause la mainmise de l’armée sur la politique. Il pourrait faire que la Turquie devienne plus démocratique. Mais ce nécessaire règlement de comptes entre la politique et l’armée est trop politisé, car la justice dépend du gouvernement ».
A propos de journalistes emprisonnés, la liberté de la presse ne se porte pas très bien en Turquie. Youtube y a été interdit de 2008 à 2010, notamment à cause de la présence de vidéos dénigrant Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République turque. Reporters sans frontières a placé l’Etat à la 138e position de son classement en 2010. « Des glissements qui s’expliquent par la multiplication frénétique des poursuites, incarcérations, condamnations de journalistes. Parmi eux, nombre de médias et de professionnels, soit kurdes, soit abordant la question kurde », selon RSF. « Dans le sud-est du pays, il y a un problème de partialité des médias, confirme le chercheur de l’IRIS. La question kurde pose toujours problème. La politique d’Ergogan en ce sens est en échec total ».
Les Kurdes, qui représentent 21 % de la population turque, se sont répartis, après l’éclatement de l’Empire ottoman, entre plusieurs pays, Turquie comprise, dont ils occupent le sud-est (le Kurdistan turc). Ils se sont plusieurs fois révoltés contre les Turcs et le PKK, parti des travailleurs du Kurdistan, organisation armée, s’est créé. D’autres partis pro-kurdes on essayé de percé mais ont été dissous, comme le DTP, parti de la société démocratique, remplacé par le BDP, parti pour la paix et la démocratie.
« Le DTP avait réussi à contourner la règle du barrage des 10 % en présentant des candidats indépendants ». Le barrage des 10 % ? « Chaque parti doit faire 10 % à l’échelle nationale. Par exemple, si un parti obtient 90 % des voix dans un canton mais n’a pas au moins 10 % sur tout le territoire, il ne pourra pas être élu, tout simplement pour éviter que la gauche nationaliste, et surtout le mouvement kurde, puisse être représentés à l’Assemblée. En Turquie, le déficit du système démocratique est institutionnalisé », soupire le chercheur.
Erdogan, qui a gagné en 2010 le prix Kadhafi des droits de l’homme (si si, ça existe) et qui cherche à séduire les pays arabes en ne suivant pas la ligne de Washington sur la guerre en Irak et Afghanistan (refusant l’intervention militaire) et en ne jouant pas le jeu d’Israël, n’est peut-être pas le leader idoine annoncé, mais est l’incontestable force émergente du monde musulman.