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La presse Hi-Tech dévouée à Apple ?

samedi 20 février 2010, par abdel.pitroipa

L’objectivité des médias technologiques a été sérieusement mise à mal ces derniers jours. Ils ont contribué à la campagne de promotion du dernier-né d’Apple.

Steve Jobs, le PDG d’Apple effectuant une présentation

Crédit : TechShowNetwork

Les révélations du très sérieux Financial Times à l’été 2009 ont tout déclenché. Il n’a fallu que la confirmation de son concurrent le Wall Street Journal, en décembre, pour assister à un déchainement de spéculations autour de la future tablette tactile d’Apple. Dans le monde entier, près de 8000 articles ont été écrits sur le sujet et autant de tentatives pour imaginer le design de l’appareil avant qu’il ne soit officiellement révélé le 27 janvier dernier.

La presse française n’a pas été en reste et les rubriques Techno de tous les grands journaux ont bientôt commencé à fleurir de pronostics et d’annonces sur le dernier projet de la firme. Ces dernières semaines, la blogosphère geek a rivalisé d’imagination et d’investigation pour deviner et connaître toutes les caractéristiques techniques de ce qui avait commencé à être appelé l’iSlate. Et chacun d’aller de suppositions autour des mensurations de la tablette, d’affirmations autour de ses fonctionnalités. A une semaine de la présentation, le site Tabletspirit faisait même le point sur les dernières rumeurs et connaissait le véritable nom de la machine, l’iPad.

Des soupçons de connivence

Comment de telles informations confidentielles ont-elles été connues ? Une interrogation qui a fait naître des suspicions de complicité. Des fuites organisées au sommet à l’attention des grands médias dans le but de créer un buzz. La maison Apple a toujours démenti être à l’origine de ces divulgations volontaires. Boris Manenti du blog le geek c’est chic croit plutôt que ces renseignements proviennent de la base et ne sont pas voulues par les patrons « En général, les "informateurs" sont directement des employés de chez Apple, des béta-testeurs de produits, des graphistes, etc. » Pas d’échanges de bons procédés donc, officiellement.

Il n’en reste pas moins que la traditionnelle keynote, grande cérémonie au cours de laquelle Steve Jobs le PDG et fondateur d’Apple dévoile ses dernières trouvailles, était attendue. Les sites internet du Monde et du Figaro, entre autres, permettaient même de suivre la conférence en prime time. Un liveblog avait été mis en place par Gizmodo pour commenter minute par minute chaque moment de l’évènement. Ce mercredi 27 janvier à 19 heures, heure française, les yeux de la planète étaient rivés sur le Yerba Buena Centers for The Arts de San Francisco où avait lieu la grand-messe.

Un enthousiasme prématuré

La révolution attendue n’a pas été au rendez-vous. Certes l’iPad impressionne, mais la presse Hi-Tech a bien été forcée de reconnaître ses limitations évidentes. Tous ou presque s’étaient avancés pour présumer de l’aspect novateur de l’invention de la marque à la pomme. Annoncé comme un outil qui viendrait rendre caduque à la fois les e-readers et les netbooks, la tablette d’Apple est juste venue se positionner à leurs côtés.

Face à cette non-révolution imprudemment annoncée pourtant, ceux qui avaient fait preuve d’un engouement hâtif ont commencé à rougir de leur turpitude. Gizmodo.fr, au nombre des sites qui ont contribué à faire de la keynote un évènement aussi important que le discours d’Obama sur l’Etat de l’Union, le même jour, s’est improvisé chef de file des critiques de l’iPad.

Mais il était déjà trop tard pour ne pas constater un phénomène passé inaperçu jusque-là : la tendance systématique de la presse Hi-Tech à s’extasier d’avance devant les produits de la firme de Cupertino. Rares parmi ses pairs, Laurent Clause du magazine SVM Mac dédié au Macintosh (voir interview) se montrait plus réservé dans un éditorial et se demandait bien avant sa sortie à quoi servirait l’iPad. Qu’importe, pour Steve Jobs l’opération communication était réussie.

Une présomption de novation coupable ?

Car dans l’affaire, toute cette abondante production journalistique n’est que le résultat du marketing de la rumeur mis en place par le patron d’Apple. « C’est la recette du succès d’Apple : moins on communique officiellement, plus on parle de vous. », explique Laurent Clause.

Francis Pisani, du blog Transnets est du même avis. Apple tient au maximum à maîtriser sa communication, « par une gestion extraordinairement intelligente du suspense et show ». « Certains blogueurs aux Etats-Unis qui enquêtaient de trop près sur les projets d’Apple en préparation ont fait l’objet de menaces de procès ». Ils risquaient de leur voler le privilège de la surprise.

Toute cette passion déchaînée autour d’Apple n’est due qu’à son histoire, « elle donne de bonnes raisons d’attendre toujours quelque chose d’intéressant », ajoute Francis Pisani. Et puis, la crise de la presse aussi « Pour l’iPad, les médias ont pensé qu’il pourrait être la solution à leur problème de la même manière qu’iTunes avec la musique ».


5 questions à Laurent Clause, rédacteur en chef de SVM Mac, magazine consacré à la gamme Mac d’Apple.

Il y a une fascination évidente de la presse Hi-Tech pour Apple, ses produits et son PDG à quoi cela est-il dû selon vous ?

Elle est tout d’abord due au mythe Apple : le premier ordinateur Apple créé dans un garage de la Silicon Valley par deux étudiants, dont un, Steve Jobs, sans diplôme... le rêve américain en somme. Cette fascination est aussi vouée à un patron avec une vraie vision des nouvelles technologies et accessoirement à des produits qui sont véritablement centrés autour des usages et pas des fonctions.

Pourquoi la presse spécialisée présume-t-elle systématiquement de l’aspect novateur des inventions Apple avant qu’elles ne soient connues ?

C’est parce qu’Apple a créé l’ordinateur monobloc, révolutionné le baladeur mp3 avec un vrai environnement technologique, inventé le Smartphone grand public... C’est la société qui innove.

Les journalistes sont-ils amadoués (voyages de presse, produits offerts) pour encourager voire susciter leur enthousiasme ?

Je pense que c’est tout le contraire. Apple est une des boites qui ne fait pas de cadeau et qui a même tendance à maltraiter les journalistes. Un papier un peu critique ? Vous n’êtes pas conviés à la conférence de presse suivante.

En alimentant la rumeur autour de la tablette tactile d’Apple, les médias ont participé à sa promotion avant même sa présentation, simple recherche du scoop ou connivence ?

Apple vend et fait vendre. Parler d’Apple n’a jamais été aussi "dans le coup". Tout le monde veut un iPod ou un iPhone, les médias pensent donc que tout le monde achètera les articles qui parlent d’Apple.

Les journalistes hi-Tech ne sont-ils pas tout simplement des fans conquis d’avance, des geek écrivant pour un lectorat semblable ?

Au Groupe01 (Micro Hebdo, L’Ordinateur Invividuel, SVM et SVM Mac) où je travaille, tout le monde a suivi la keynote mercredi 27. Mais les deux tiers sont restés sur leur faim quant au succès de la tablette. Moi-même j’ai été déçu jusqu’à avoir digéré les infos et commencé à faire parler les acteurs (éditeurs, développeurs...) depuis une semaine. Donc, non, je ne pense pas que tous les geeks étaient conquis d’avance. Apple a des fans, mais aussi beaucoup d’ennemis. Certains Linuxiens, hackers, ou PCistes bidouilleurs reprochent systématiquement à Apple l’aspect fermé de ses produits et le mercantilisme affiché de son modèle économique (iTunes et la vente de contenu)

Propos recueillis par A.P.


La Keynote, cérémonial impressionniste

S’il est une invention de plus qu’il faut reconnaître à Steve Jobs, c’est bien celle de la keynote. Du moins, c’est lui qui a lancé la mode de ces très médiatiques conférences quand il a présenté le premier Macintosh en 1983. L’IMac, l’Ipod puis l’Iphone lancés successivement en 98, 2001 et 2007 au cours de ces mêmes séances de démonstrations ont habitué l’assistance à des bouleversements technologiques.

A chaque fois qu’une keynote doit avoir lieu, les journalistes ne sont prévenus qu’au dernier moment après que la rumeur du grand déballage n’ait été lancée. Ne pas s’y voir invité est synonyme de déchéance pour un journaliste Hi-Tech.

La mise en scène de la présentation est parfaitement soignée. Jobs, rôdé à l’exercice apparaît tel un messie, toujours vêtu de son jean et pull noir à col montant. Après avoir fait une série d’annonces mineures pour ménager le suspense, il fait mine d’avoir terminé avant d’ajouter un « one more thing », et d’exhiber sa dernière création. A ce moment-là, l’excitation est à son comble.

A.P.

Abdel Pitroipa

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