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La ville de Paris coupable de « délit de solidarité » ?

mardi 26 janvier 2010, par laurence texier

Bertrand Delanoë vient de mettre une partie de l’ancien hôpital Saint-Lazare à la disposition d’Emmaüs pour accueillir les « exilés en errance dans le 10e arrondissement ». Ouvert jusqu’au 31 mars, le centre d’hébergement abritera chaque soir une centaine d’Afghans, pour beaucoup sans papiers. Un bras de fer s’engage entre Bertrand Delanoë et Eric Besson, le ministre de l’Immigration.

Une trentaine de lits de camps éparpillés dans la pièce et recouverts du même duvet kaki, des affichettes sur les portes qui signalent les chambres 1, 2, 3 et 4, juste à côté d’anciens panneaux indiquant des salles « Informatique ». Ce lieu d’hébergement a été installé à la hâte, face à l’urgence humanitaire déclenchée par le grand froid, dans l’ancien hôpital Saint-Lazare, rue du faubourg Saint-Denis. Il accueille depuis dimanche une centaine de migrants, afghans en grande majorité. Et sans papiers, pour la moitié d’entre eux. A 17 heures, les bénévoles d’Emmaüs s’activent afin de préparer l’accueil des résidents, comme ils en ont l’habitude. Mais pour la première fois, c’est à la demande de la mairie et à la vue de tous qu’ils viennent en aide à des personnes en situation irrégulière.

« Malgré les initiatives des associations de solidarité et les multiples relances de la Ville de Paris depuis plusieurs mois, l’Etat, alors que c’est de sa compétence, n’a pris aucune mesure pour mettre à l’abri ces personnes et les protéger du froid et votre gouvernement continue de faire l’impasse sur ce drame humanitaire », écrit, le 11 janvier 2010, Bertrand Delanoë au Premier ministre François Fillon. Une soixantaine de jeunes Afghans, alors hébergés temporairement au « Comptoir général », par une entreprise privée, aux abords du canal Saint-Martin vont se retrouver à nouveau dans la rue. Face à l’absence de réponse de l’Etat, le maire de Paris décide de prêter l’ancien hôpital Saint-Lazare, inoccupé depuis 1999 et destiné à accueillir une médiathèque, à l’association Emmaüs. L’objectif : venir temporairement en aide aux Afghans, particulièrement nombreux dans le quartier depuis la fermeture de Sangatte en 2003.

Eric Besson, n’a pas tardé à réagir. Le 15 janvier, par communiqué, il indique que « ce local, parce qu’il se situe à proximité immédiate de la gare de l’Est et de la gare du Nord, a vocation à être refermé dès que les conditions climatiques seront redevenues favorables. Il s’agit d’une mise à l’abri exceptionnelle et temporaire ». La déclaration fait vivement réagir le milieu associatif. Didier Cusserne, délégué général de l’Association Emmaüs, s’insurge : « Comment ose-t-il annoncer la fermeture d’un centre alors qu’il n’y a pas contribué ? »

Existe - Existe pas ?

Le « délit de solidarité » avait fait vivement réagir politiques, juristes et associatifs, en mars 2009 alors qu’Eric Besson, le tout nouveau ministre de l’Immigration, de l’intégration et de l’identité nationale, le qualifiait de « mythe », jamais constaté dans la réalité. L’article incriminé, qui figure dans le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile stipule que « toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irrégulier d’un étranger en France, sera puni d’un emprisonnement de 5 ans et d’une amende de 30 000 euros ».

La Mairie de Paris serait donc coupable d’une trop grande complaisance envers ses exilés ? Une hypothèse qui, loin de déplaire, a plutôt tendance à réjouir les élus de gauche. « Je suis pour la désobéissance civile, explique Véronique Dubarry, élue Vert du 10e arrondissement, ça ne me choque pas du tout que des élus ou des institutions se lancent dans la résistance ».

« J’assume cette décision ». C’est un Bertrand Delanoë déterminé qui quelques jours plus tard, revient sur les faits à l’occasion de ses vœux à la presse. « Nous avons essayé de convaincre l’Etat qu’il ne pouvait pas continuer dans un tel cynisme. Que le ministre de l’Immigration, de l’intégration et de l’identité nationale ne pouvait pas continuer dans un tel cynisme, en laissant les gens avec le risque de crever ». Et le maire de déplorer la « démarche démagogique et électoraliste » du gouvernement et surtout du transfuge du PS, Eric Besson, entré au gouvernement en mai 2007.

Pourquoi ouvrir ce lieu d’hébergement maintenant ? Telle est la question qui taraudait élus et associatifs ces derniers jours. Grand élan de solidarité dû à la chute des thermomètres combinée à une situation des plus dramatiques en Afghanistan ? Ou bien, plus intéressée, la décision de créer un centre d’hébergement pour migrants aurait-elle à voir avec une échéance électorale approchant à grand pas ? A un mois et demi des élections régionales le hasard du calendrier est loin de convaincre l’ensemble des acteurs associatifs et politiques. D’autant plus que la fermeture est d’ores et déjà annoncée pour le 31 mars, soit 10 jours après le second tour des élections. « Depuis 2003, date de création du collectif de soutien des exilés du 10e, nous n’avons eu de cesse de demander l’usage de l’ancien hôpital », s’indigne Jean-Pierre Alaux, chargé d’étude au Groupe d’information et de soutien des immigrés (GISTI) et militant du collectif de soutien des exilés du 10e.

« Ce qui me fait doucement marrer, c’est que la décision a été prise une semaine après qu’Augustin Legrand se soit manifesté » (il s’est mobilisé auprès des réfugiés afghans du quai Valmy) , poursuit Véronique Dubarry, au sujet du leader des Enfants de Don Quichotte. Hautement médiatique depuis l’occupation du canal Saint-Martin, Augustin Legrand est tête de liste d’Europe Ecologie pour les élections régionales en Ile-de-France. Confronté à la montée en puissance des écologistes, depuis son raz de marée aux dernières élections européennes, et à une politique gouvernementale de plus en plus stricte en matière de lutte contre l’immigration, le PS souhaite reconquérir le terrain de la lutte contre l’exclusion pour conserver ses sièges.

Autre avantage d’un « délit de solidarité » pour Bertrand Delanoë : la possibilité de faire oublier ses choix anciens et contestés par sa majorité. Notamment, un certain 10 février 2003, où sur réquisition du maire de Paris, le gymnase Japy et les quelque deux cent sans papiers, africains pour la plupart, qui y avaient trouvé refuge étaient évacués de force. Bertrand Delanoë justifiait alors : « L’évacuation du gymnase Japy répond à la nécessité d’assurer le bon fonctionnement du service public municipal et de ne pas priver les Parisiens - notamment les jeunes actuellement en congés scolaires - d’un accès à cet équipement municipal ».

Une « mode afghane »

Ce revirement exemplaire est pourtant jugé insuffisant par le Gisti. « Paris, à cause des protestations des associations, organise un bricolage de mise à l’abri. Mais, il ne s’agit pas d’une véritable prise en charge, estime Jean-Pierre Alaux, Avec une centaine de places pour 200 à 300 afghans qui dorment dans la rue, on va organiser un concours d’entrée, une dictée ? Ca va être quoi le critère ? Il s’agit d’un humanitaire totalement arbitraire ». Une référence aux exilés pakistanais, irakiens ou encore iraniens, moins bien traités que les Afghans et pourtant également nombreux dans les rues du Xe arrondissement. « C’est très cynique de ma part, mais je crois que c’est à la mode », relève Véronique Dubarry. « L’Afghan, au sens de matière première est, comme l’ Haïtien en ce moment, une catégorie qui fait pleurer et qui s’avère très rentable sur le marché politique », renchérit Jean-Pierre Alaux, pour tenter d’expliquer la très faible proportion de nationalités hébergées dans les locaux de la ville : seuls 7 Irakiens sur 111, dimanche soir.

Pour l’heure, Etat et municipalité continuent de se renvoyer la balle dans un match qui s’achèvera sans KO, ni vainqueur. « Besson attaquerait le maire de Paris, Sarkozy lui tomberait dessus. Je crois en fait qu’entre Delanoë et Besson, il y a plus de la concurrence qu’un réel désaccord, va même jusqu’à dire Jean-Pierre Alaux. Bertrand Delanoë n’encourt pas trop de risques. C’est les pauvres gens et les petites associations qui sont poursuivis pour délit de solidarité ».

Seules victimes de ce délit de solidarité hautement politique, les populations exilées, qui au soir du 31 mars, soit 10 jours après le second tour des élections régionales, verront les portes de l’ancien hôpital de la rue du faubourg Saint-Denis se refermer. « Personne ne sait ce qui va se passer ensuite », s’inquiète Véronique Dubarry. « A Paris, il manque au total, 5 000 places d’hébergement », alerte Olga Trostiansky, ajointe chargée de la solidarité, de la famille et de la lutte contre l’exclusion à la mairie de Paris. Les responsables d’Emmaüs continuent pourtant de croire en une autre politique et en une pérennisation possible du centre d’hébergement, une fois les grands froids passés. « On espère orienter les dispositifs mis en place par l’Etat », confie Xavier Vandromme. Avant de poursuivre, résigné : « S’il le peut et s’il le veut ».

Laurence Texier

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