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La saga de Libération

Libé : le difficile combat de l’indépendance

vendredi 18 mars 2011, par Yann Casseville

Au fil du temps, Libération, fondé sous l’égide de Jean-Paul Sartre en 1973, a dû avaler certaines couleuvres pour ne pas mourir. Alors que l’indépendance proclamée du quotidien a été à maintes reprises bousculée, le journal résiste tant bien que mal. Libé : une saga passionnante.

Il s’apprête à déménager. Il reste à Paris mais va transférer ses cartons de la rue Béranger à la place de la Bourse. De Libération au Nouvel Observateur, tel devrait être, sauf revirement de situation, le trajet de Laurent Joffrin. Il a admis lui-même que son départ de Libé – où il est le directeur de la publication – était « fort probable ».

« Ce serait un coup dur, reconnaît Antoine Guiral, le chef du service politique du quotidien. Il incarne le journal à l’extérieur. Mais il y a des moments où il n’était pas là, ce n’était pas rédhibitoire. Ca peut l’être si la période de transition est longue, mais il y a du monde qui se bouscule au portillon… » « Laurent Joffrin, qui avait largement contribué à redresser les comptes d’un quotidien secoué par la crise économique, laisse derrière lui une rédaction orpheline », a commenté sur son blog Renaud Revel, de L’Express. Libération s’est préparé à encaisser le coup, en plein cœur de son organigramme. Mais le quotidien n’a pas l’intention de rester dans les cordes. Ce journal a survécu à bien trop de combats pour jeter l’éponge.

« Point de non-retour dans la course à la modernisation »

Libération, fondé sous l’égide de Jean-Paul Sartre, apparaît dans les kiosques le 18 avril 1973. Pour rassembler autour de valeurs très à gauche. « Notre pauvreté est à la mesure de notre indépendance », peut-on lire dans l’éditorial du premier numéro. La rédaction part de très loin. Aucun annonceur, aucune publicité, aucune certitude. Simplement des locaux exigus. L’histoire veut même qu’une porte blindée ait été posée par des ouvriers payés « au black ». Le système D en quelque sorte. Les ventes, durant les premières années, tournent autour des 30 000 exemplaires. Rue de Bretagne, rue de Lorraine, à mesure que les déménagements s’additionnent, les locaux sont de plus en plus spacieux.

Mais en février 1981, le château de cartes, qui commençait seulement à être consolidé, s’effondre. La publication est arrêtée. Raison économique évidemment. Arrive le 12 mai 1981 – juste après l’élection de François Miterrand – et la sortie d’une nouvelle formule, Libé II. Une équipe se consolide autour de Serge July (directeur de la publication après la démission pour raison de santé de Sartre en 1974). Elle siège désormais à Barbès. La machine, enfin lancée, prend son envol. La ligne éditoriale se recentre sur la gauche sociale-démocrate, la publicité apparaît en 1982. Certains crient au parjure, à la trahison, au retournement de veste. Ceux-là seront abasourdis en 1983.

Libé, qui était dans ses premières années dirigé par ses salariés, ouvre son capital. « Sartre avait en 1973 conçu Libération « en marge des capitaux privés, des banques et de la publicité ». Dix ans exactement après la déclaration de son fondateur, Libération sollicite des investisseurs extérieurs », écrit Pierre Rimbert dans son livre Libération, de Sartre à Rothschild (publié en 2005 aux éditions Raisons d’agir). L’actuel rédacteur en chef adjoint du Monde Diplomatique qualifie cette décision de « point de non-retour dans la course à la modernisation ». Il évoque l’engrenage dans lequel est tombé le quotidien en 1983, puis la fuite en avant du journal jusqu’en 1996, où « 80 % du capital de Libération est passé des mains de l’équipe à celles d’actionnaires extérieurs ».

Les ventes atteignent les 162 000 exemplaires selon les chiffres 1986 de l’OJD (association pour le contrôle de la diffusion des médias). Un an plus tard, le quotidien s’installe rue Béranger, où il est toujours actuellement. Plus de 160 000 ventes en 1996, plus de 170 000 en 2001. L’apogée. Mais l’âge d’or de la presse française est passé. Libération n’échappe pas à la décrépitude ambiante. Le bébé de Sartre est devenu adulte mais s’essouffle. Il résiste, par à-coups, comme lors de l’élection présidentielle de 2002 où il dépasse la barre des 700 000 exemplaires au lendemain du premier tour. Insuffisant pour enrayer la chute.

« C’est l’histoire d’une dépossession »

Acculé, Libé accepte en janvier 2005 l’entrée dans son capital d’Edouard de Rothschild, aujourd’hui encore actionnaire référence du quotidien. Une décision qui déclenche l’ire de CGT Libération et Sud Libération, qui avaient voté non. Et plutôt deux fois qu’une à en lire le communiqué de Sud Libé publié avant le vote : « A l’heure du marasme de la presse, le choix de repousser l’arrivée de 20 millions d’euros au capital du journal n’est évidemment pas facile, mais il est par certains côtés moins aventuriste et suicidaire qu’un vote favorable à l’entrée de Rothschild. (…) Prendre l’argent ? C’est accepter de perdre un certain nombre de choses : l’indépendance et la poursuite d’une aventure rédactionnelle collective ».

Rothschild indique rapidement la sortie à Serge July, qui se fend d’un émouvant message avant son départ : « Le chef d’orchestre que je fus vous dit adieu. Le journaliste que je suis est infiniment triste de ne plus pouvoir écrire ici. Le lecteur que je vais demeurer vous dit à tous au revoir ». 27 journalistes de la rédaction publient une tribune, « Dépossession et trafic de souvenirs », qui commence par la phrase « C’est l’histoire d’une dépossession, la nôtre, telle que nous la vivons ».

La direction n’a guère le temps de s’émouvoir. Arrive en novembre 2006 à la présidence du directoire Laurent Joffrin, visiblement moins inquiet que ses journalistes de la direction prise par le Libé « Made in Rothschild », à en croire ses propos datant de 2004 sur France Culture : « Les journalistes ne peuvent pas s’ériger en commune libre et décider tout seuls de l’orientation idéologique. (…) Il est logique que le propriétaire fixe une orientation ». Un discours qui a dû séduire l’actionnaire, qui affirmait que «  c’est un peu une vue utopique de vouloir différentier rédaction et actionnaire ».

« Plus compliqué quand la gauche est au pouvoir »

Depuis, si les chiffres de ventes sont toujours sur la pente descendante (de 136 921 en 2005 à 111 708 en 2010), dans le contexte actuel de crise généralisée de la presse écrite, ils prouvent que Libération fait le dos rond et reste un quotidien phare en France. « La longévité est basée sur le souci permanent de décrire le quotidien à travers des reportages, avec un vocabulaire qui est propre au journal. Et Libé a imposé de grands débats de société, la drogue, l’homosexualité », estime Antoine Guiral.

Une longévité qui s’explique aussi par le fait que le quotidien a toujours su se renouveler, sa rédaction étant un laboratoire d’idées permanent pour trouver des moyens de sortir du cadre strict et parfois dictatorial du traitement brut de l’information. Le portrait de dernière page, la « Désintox », les papiers médias décapants du duo Isabelle Garrigos et Raphaël Roberts. « On a été les premiers dans les années 1980 à faire une rubrique sur l’Europe. La page de Désintox, ça a demandé six mois de préparation. C’est une réinvention permanente », assure Antoine Guiral.

Pour l’avenir, si jamais la gauche remportait la présidentielle de 2012, il serait intéressant d’étudier le comportement du quotidien qui est aujourd’hui du côté de l’opposition. « Ca a toujours été plus compliqué pour nous quand la gauche était au pouvoir parce que la gauche imagine que Libération va toujours la soutenir. Mais on a eu des rapports complexes avec François Mitterrand. Lionel Jospin, pendant qu’il était Premier Ministre, il ne nous a donné aucune interview. Après 2002, il a dit que nous avions contribué à sa défaite, se remémore Antoine Guiral. Libé est farouchement indépendant, y compris par rapport à la gauche. Ce n’est pas Le Figaro avec la droite et Sarkozy ». Ce n’est pas non plus l’indépendance dont rêvait Sartre ; au fil des décennies sont tombés bien des garde-fous. Mais ils restent certaines barrières protégeant l’indépendance. Des barrières défendues par les journalistes de Libération. Comme Sartre avant eux.

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Yann Casseville

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