Canal ISCPA - L'information traitée par les étudiants en journalisme de l'ISCPA Paris

Accueil du site > Culture > Lofofora, quatre garçons hallucinés

Lofofora, quatre garçons hallucinés

jeudi 1er avril 2010, par Eléonore Quesnel

20 ans que les gars de « Lofo » sont les chefs de file d’une scène française punk hardcore qui décidément n’en finit plus de transpirer, en dépit du délitement culturel ambiant. Portrait de Reuno et Phil, les deux membres fondateurs.

Lofofora n’est pas un boys band, mais ses quatre membres portent la même panoplie de musiciens hardcore : short coupé sous les genoux, tatouages ésotériques sur les bras, t-shirts anti-Sardou ou anti-Sarkozy, grosses boucles d’acier dans les oreilles. Reuno, casquette vissée sur la tête, moustaches jusqu’au menton, la quarantaine, n’a pas pris une ride. Après 20 ans de carrière, lui et son bassiste Phil sont rodés aux interviews. « Comment vous voulez que je me mette ? » demande Reuno en s’allongeant sur le canapé éventré d’un des studios des Cuizines de Chelles, où leur première partie chauffe la salle avant leur passage. Avec son crâne rasé, ses yeux clairs et son improbable moustache, il ressemble en diable à Charlie Bronson, le prisonnier le plus dangereux du Royaume-Uni. En attendant son copain Phil, il s’excuse une demi-douzaine de fois de son retard de quatre heure. « Jamais pris de peyolt » Lofofora s’est formé avant la naissance d’une frange importante de ses fans, en 1989. Depuis 20 ans, la formation, mainte fois changée, écume les salles de France et de Navarre, distillant dans les MJC comme dans les grandes salles parisiennes son rock hardcore engagé mâtiné de punk. « On a toujours rameuté des gens qui venaient d’horizons musicaux différents. C’est la même chose pour les tranches d’âge : le public de Lofo va de 14 à 50 ans. Ça fait plaisir d’avoir un public diversifié, » détaille Reuno. Lui et Phil, bassite, sont les deux seuls membres fondateurs à encore officier dans le quartet. S’ajoutent Daniel, guitariste arrivé en 2001, et Vincent, le nouveau batteur. « Pour notre première date ensemble, il nous a bizuté ! Ça s’est soldé par trois heures à la douane suisse, sans rentrer dans les détails », raconte Reuno. Le groupe tire son nom de la plante hallucinogène peyolt, aussi appelé lophophora, cactus aux vertus hallucinogènes. « On n’en a jamais pris, confesse Reuno. Il ne faut pas prendre ça n’importe où avec n’importe qui. On a déjà fait des expériences de drogue dans nos jeunes années qui nous ont emmené loin. Une fois que certaines portes sont ouvertes, ce n’est pas la peine de les ouvrir en permanence ». Les quatre compères, s’ils se défendent d’être des « brandisseurs d’étendard », militent contre la résolution face aux problèmes politiques et sociaux. Reuno balaie d’un revers de main : « Quand tu parles de la réalité des choses, d’un certain contexte politique ou social, t’es taxé de chanteur engagé. Le chanteur engagé par excellence en France, on dira que c’est Brassens. Il n’a jamais dit « votez pour Untel » ou « suivez tel mouvement » ou « prenez votre carte à tel parti ». Tu soulèves des problèmes, tu poses des questions quand t’as l’impression que les gens ne s’en posent peut-être pas assez, avalent tout sans réfléchir. Tu as envie de dire : « vous vous rendez compte de ce qui se passe ? » On n’a pas la prétention d’apporter des solutions aux problèmes, mais si tout le monde y réfléchit, peut-être qu’on les trouvera ensemble ».

Jouer avec « le patron »

Reuno et Phil se connaissent depuis l’adolescence. Ni l’un ni l’autre ne s’est épanoui dans la scolarité. « Les études qui nous abandonné très tôt ! rigole Reuno. J’ai arrêté l’école avant l’âge légal. J’avais 15 ans et demi. Faudrait que je leur écrive, ils doivent se faire du souci depuis ! » Et Phil d’ajouter : « J’ai un superbe BEP d’électronicien ». Autant la voix de Reuno est profonde et posée, autant Phil parle doucement, un peu timide. Sur scène, c’est le chanteur qui mène la barque, topant des mains çà et là, passant le micro au public qui connaît les paroles par cœur, faisant une boutade sur l’identité nationale. Phil prend la parole une seule fois sur scène, pour dire que le Chinois était bon. Au début des années 90, le groupe, qui vient de se former en région parisienne, fait ses premières armes dans des clubs et des squats comme l’Hôpital Ephémère ou la Moskova. Durant l’année 1993, ils ne donnent pas moins de 50 concerts. Une régularité scénique qui ne quittera jamais Lofofora. En 1994, c’est la consécration : le groupe assure la première partie d’une tournée d’Iggy Pop et se révèle au grand public. « Quand t’as joué avec le patron et que tu vois que c’est un mec simple, tu te dis que tu n’as vraiment pas de quoi te la péter, analyse Reuno. Ç’a été une grande expérience... »

Pacte avec le Diable

Dans la foulée, un opus éponyme de 5 titres est enregistré. Puis « Lofo » signe un pacte avec le diable, c’est-à-dire Virgin. « Virgin, c’est juste un passage de notre vie », justifie Phil. Quant à Reuno, il est plutôt remonté contre les maisons de disques : « La plupart sont des marchands de yaourt qui te vendent la saveur du moment. ls pensaient avoir signé les Rage Against The Machine français et qu’on allait faire du néo-métal car c’était la mode. On te demande bien d’être formaté. Artistiquement, ils sont à la rue ». Sur la musique française, Reuno a beaucoup à dire : « Sans faire mon « conspirationniste », il y a quand même un vrai programme d’anéantissement de la culture dans ce pays. On a une culture de plus en plus formatée façon Star Ac’ et Carla Bruni. Tout est fait pour qu’il y ait de moins en moins de choix et d’ouverture ». Il regrette le manque de subvention pour les salles de concert, qu’il y ait « des gens sur Internet qui pensent que les droits d’auteur, c’est de la merde et que ça ne devrait pas exister », que « la culture, comme la santé, l’éducation, dans ce pays, aujourd’hui, doit être une entreprise rentable ».

Portfolio

Eléonore Quesnel Crédit photo : Alexandre Hervaud

Répondre à cet article


Street Reporter   Plan du site | Espace privé | Qui sommes-nous ? | Contactez-nous | RSS 2.0 Suivre la vie du site