mardi 26 janvier 2010, par Laura Béheulière
Les journalistes de France 3 enlevés fin décembre en Afghanistan sont-ils responsables de leur malheur ? C’est en tout cas ce que semblent penser le chef de l’Etat Nicolas Sarkozy et son secrétaire général Claude Guéant. « Le scoop ne devait pas être recherché à tout prix », a estimé dimanche dernier celui-ci, soulignant le « coût tout à fait considérable » de l’enlèvement. Le président de la République a quant à lui dénoncé une « imprudence vraiment coupable », et Bernard Kouchner ajouté que les journalistes « avaient été largement prévenus des risques qu’ils prenaient ».
« Ils l’ont bien cherché ! » semblent-ils chanter en cœur, alors que les trois reporters sont toujours aux mains de leurs ravisseurs et leurs familles plongées dans la plus terrible des attentes. Mais à quoi s’attendent ceux qui ont tenu de tels propos ? A ce que les journalistes ne fassent plus leur métier, du moins sans leur accord ? Pour Emmanuel Razavi, reporter de guerre, « chacun doit rester dans son rôle. Celui du journaliste est d’aller enquêter ou faire des reportages en toute liberté. Ces propos insidieux sont des pressions verbales, ils menacent la liberté d’informer. » « Je trouve cela déplorable, assène Jean-François Téaldi, secrétaire général du SNJ-CGT de France Télévisions. Il est du devoir des autorités de la République, quand des journalistes sont enlevés, de les ramener sains et saufs. »
« Les journalistes auraient du obtempérer »
Nicolas Sarkozy ne pourra qu’être d’accord. Il avait lui-même, en effet, tenu des propos similaires en 2007, au sujet des membres de l’Arche de Zoé, condamnés au Tchad pour l’enlèvement de 103 enfants : « J’irai chercher ceux qui restent. Quoi qu’ils aient fait. Moi je préfère qu’ils rentrent. » Et d’ajouter : « Parce que le rôle du chef de l’Etat, c’est de prendre en charge tous les Français, quels qu’ils soient. Qu’ils aient voté pour lui ou pas. Ceux qui ont fait des choses bien et aussi ceux qui ont fait des erreurs. » Comment expliquer alors qu’il ait dépensé autant d’énergie à rapatrier les membres d’une association ayant opéré dans la plus totale illégalité et reconnus coupable au Tchad, mais pointe du doigt des journalistes qui ne faisaient que leur travail, au prix de leur vie ? « Peut-être aurait-il préféré avoir uniquement des images de la Défense, » ironise Jean François Téaldi.
Là est bien la question. Revient-il au gouvernement de choisir quelle zone de conflit peut être couverte ou non ? « Les propos de Claude Guéant et Nicolas Sarkozy signifient que les journalistes auraient du obtempérer au pouvoir. C’est scandaleux. Depuis la guerre d’Irak, c’est devenu une tradition », estime Jean-François Téaldi. Les journalistes « embedded », c’est-à-dire embarqués, se sont en effet multipliés. Si leur utilité est indiscutable, notamment pour aller au plus près des conflits, leur généralisation aux dépens des reporters de guerres « ordinaires » est, elle, dangereuse. « Il ne faut surtout pas empêcher les journalistes d’aller en Afghanistan, prévient Emmanuel Razavi. Le risque est d’avoir une information qui viendra uniquement des armées d’une part et des Talibans de l’autre. C’est-à-dire de la communication ! Qu’on nous laisse faire notre métier ! » C’est également ce qu’avait dénoncé le journaliste Marcel Trillat dès les années 90 et la guerre du Golfe. Dans un témoignage, il raconte comment les services militaires américains contrôlaient et piégeaient les médias. « Les journalistes ne sont maintenant acceptés que s’ils sont encadrés, conclut Jean-François Téaldi. C’est la négation même de notre métier. »