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Suicide et travail : la nouvelle équation

jeudi 7 janvier 2010, par laurence texier

« Faute inexcusable ». Décembre 2009 : Renault est jugé responsable du suicide de l’un de ses salariés. Alors que France Télécom vient de connaître une vague de suicides sans précédent, cette date est à graver dans le marbre de l’histoire de la reconnaissance du suicide au travail. Et si 2010 marquait la prise de conscience du stress et de ses ravages dans le monde du travail ?

Renault n’a « pas pris les mesures nécessaires pour préserver son salarié du risque qu’il encourait du fait de l’exercice de son activité ». Cette décision de justice rendue par le tribunal des affaires sociales de Nanterre (TASS) le 17 décembre 2009 est inédite. Pour la première fois, alors que les médecins du travail évoquent des suicides au travail depuis 1990, en déclarant cette mort comme accident du travail, la justice reconnaît qu’il existe un lien direct entre les conditions de travail et le suicide.

Le 20 octobre 2006, Antonio, 39 ans, ingénieur chez Renault se défenestre, du 5e étage, depuis son bureau du technocentre Renault-Guyancourt. Son cas n’est pas isolé. Entre juillet 2005 et octobre 2009, pas moins de 7 salariés ont mis fin à leurs jours sur ce site. De quoi faire les gros titres de l’actualité, provoquer l’émotion de l’opinion publique et surtout pousser l’entreprise à prendre des mesures pour enrayer la « contagion ».

Sensibilisation et prévention, gestion du stress, limitation des horaires, formation des managers à la détection des conduites à risque, mise en place de RH de proximité... A la suite de cette vague meurtrière, Renault insuffle une nouvelle gestion du personnel, bien décidé à tenir compte du stress de ses employés et éviter de nouveaux drames.

Se tuer à la tâche

Il y a 3 ans, Carlos Ghosn, « le tueur » est arrivé, se souvient Alain Gueguen, délégué Sud-Renault, « le nombre de projets a été multiplié par deux. L’objectif était de faire plus de profits sans embaucher. Il y a des gens qui ne savent pas dire non. On en a vu qui faisaient travailler leur compagne chez eux parce qu’ils n’arrivaient plus à remplir leur charge de travail ». Productivité effrénée, concurrence accrue, fusion avec Nissan, Renault a augmenté la cadence, au point de « déshumaniser » ses salariés. « Il y a des gens en perdition dans les grosses boîtes, poursuit le syndicaliste, ce qu’on met en cause c’est l’individuation du travail par objectifs. L’organisation du travail a radicalement changé, les objectifs ont changé, mais on n’a pas donné aux salariés les outils qui allaient avec ». Près de 1 200 personnes se croisent chaque jour à Guyancourt, « mais personne ne se connaît ». Un phénomène que Christophe Dejours, psychiatre et psychologue du travail, qualifie de « dégradation du vivre ensemble et de la solidarité dans les entreprises ».

Si les années 2000 ont permis de lever le voile sur le tabou du suicide au travail, 2010 sera-t-elle pour autant l’année des grands plans de lutte contre le stress au travail ? Pour les syndicats, la réalité demeure pour l’heure en deçà des espérances. Les salariés du technocentre ont désormais la possibilité d’aller consulter une entreprise de coaching… à Saint-Lazare. Soit 31 km à parcourir depuis Saint-Quentin en Yvelines. « Personne n’y va », témoigne consterné, Alain Gueguen. Quant aux 300 RH de proximités embauchés, « ils ont tellement de dossiers à gérer qu’ils n’arrivent pas à suivre, regrette le syndicaliste, ce que veut Renault, c’est surtout qu’on en parle le moins possible ».

Preuve des limites des mesures mises en place chez Renault, cette tentative de suicide le 10 décembre à Renault-Sandouville, et le suicide d’un ingénieur de 51 ans de Renault-Guyancourt le 17 octobre… « Les suicides qui provoquent l’émoi sont ceux qui se déroulent sur le lieu de travail », témoigne amèrement Yves Gueguen, pour expliquer le faible retentissement médiatique de ce dernier drame.

La CGT- Technocentre-Renault-Cuyancourt n’est pas plus optimiste : « la direction des ressources humaines de Renault considère toujours que les suicides ont des causes « endogènes » aux victimes, et qu’il n’y a donc pas lieu d’agir de manière préventive sur les conditions de travail, puisqu’elles ne sont pas en cause, bien que le TASS ait jugé le contraire ».

L’heure est donc aux grandes enquêtes de terrain, dans les entreprises et auprès des salariés. L’objectif : récolter des preuves de la souffrance endurée au travail. L’organisme Technologia a ainsi été mandaté en 2008 auprès de Renault. Elle vient de lancer une nouvelle enquête auprès de France Télécom, récemment touchée elle aussi par une vague de suicides sans précédent. Sur les 80 000 salariés ayant répondu au questionnaire, 65% se plaignent de conditions de travail dégradées.

Un mal universel

Avec 32 suicides en 2 ans, France Télécom est venue marquer en 2008 un nouveau tournant dans la prise de conscience des dangers du stress au travail. Politique cette fois, puisque Xavier Darcos, le ministre du travail, est allé jusqu’à convoquer le PDG de l’entreprise de téléphonie, Didier Lombard, qui avait parlé de «  mode du suicide », avant de finalement reconnaître la nécessité de mettre en place des mesures préventives. Les mobilités forcées sont provisoirement suspendues, promesse est faite d’embaucher 100 RH de proximité, un observatoire du stress et des mobilités forcées est créé …

Pourtant, le suicide au travail dépasse largement le cadre de Renault et France Télécom, ces entreprises anciennement publiques aujourd’hui privatisées. La liste des cas de suicide est longue : Pôle-Emploi, EDF, IBM, éducation nationale, agriculteurs… et les données chiffrées quasiment inexistantes. « La référence était Renault, maintenant, c’est France Télécom », commente avec ironie, Alain Gueguen.

Le travail tue partout, dans le privé comme dans le public. Les fonctionnaires de police figurent parmi les professions les plus touchées. Une étude épidémiologique de l’Inserm avait répertorié 35 cas pour 100 000 fonctionnaires de police en 2002. « Quand il y a 25 suicides à France Télécom, il y en a 50 chez nous », indique Yannick Baniot, délégué national SPG-Unité Police. En 2009, quelque 40 policiers ont mis fin à leurs jours. Et cela malgré la création en 1996 d’un service de soutien psychologique opérationnel (SSPO). « Quand je suis rentré dans la police, il y a vingt ans, on ne parlait pas du suicide. Par définition celui qui se suicidait été considéré comme une personne faible », explique Christophe Geffert, commandant de la police nationale et conseiller technique pour Synergie-Officiers.

Pour lui le SSPO constitue bien « une petite révolution ». Une mesure pourtant loin d’être suffisante, estime Yannick Baniot, du fait que «  ces psychologues sont embauchés par le ministère de l’Intérieur et ne sont donc pas indépendants ». Pour preuve, le SSPO se situe dans le bâtiment de la Préfecture de police de Paris. « Les policiers doivent faire face en permanence à l’état d’urgence, au stress de la politique du chiffre, à une diminution des effectifs et actuellement à la Révision générale des politiques publiques », énumère Yannick Baniot pour tenter d’expliquer le fort taux de suicide des policiers. Pour Christophe Geffert, la solution pourrait résider dans la mise en place de tutorats entre les jeunes policiers, « souvent désarçonnés par la dureté du métier et des relations entre collègues et plus expérimentés, mais sans aucun lien avec l’univers professionnel hiérarchique ».

« En 2010, au moins dans le discours, on s’intéresse au stress, estime Yves Lafargue, directeur de l’observatoire des conditions de travail et de l’ergostressie, mais il faut distinguer ce qui est spectaculaire de ce qui est profond ». Un suicide au bureau a de quoi frapper les esprits, mais le risque est grand d’en venir à masquer la réalité moins visible, mais aussi réelle, du stress enduré sans pour autant passer à l’acte. Et d’occulter ces suicides moins médiatisés, en raison de l’absence ou d’une visibilité moindre des syndicats. « Si on a beaucoup parlé de Renault et France Télécom c’est qu’il y avait des gens pour se battre. Les salariés ont peur de parler. Si vous passez à la télévision, vous vous adressez à votre employeur. Même dans les organisations syndicales, le suicide est encore un sujet tabou », explique Alain Gueguen.

Du tabou au contagieux ?

« Toute enquête un peu spectaculaire fait changer les manières de faire. Mais doucement et superficiellement, estime Yves Lasfargue. Il est plus facile de faire des enquêtes que de prendre des mesures concrètes contre le stress au travail ». Audits, baromètres, enquêtes, numéros verts, mise en place de discussions sur le stress, cellules psychologiques, stages individuels de gestion du stress… Ce genre de mesures de prévention devrait se développer en 2010, dans l’optique de prévenir les risques de suicide. Un virage, qui, s’il laisse augurer une politique sociale nécessaire et inédite, peut également laisser craindre certaines dérives. Pour Christophe Geffert, le risque est grand de voir l’administration mettre à l’écart certains fonctionnaires de polices jugés « fragiles » en se réfugiant « derrière l’officiel pour ne pas être taxé d’inhumanité » et en mettant en place un « engrenage qui risque d’aggraver la dépression de celui qui est venu chercher de l’aide et se retrouve mis à l’écart ».

Marie Pezé, docteur en psychologie et psychiatrie, spécialiste de la souffrance au travail, et auteur de l’ouvrage « Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés », confiait récemment au journal le Monde que le suicide au travail découlait de « la solitude forgée par les organisations du travail mises en place depuis vingt ans, avec les démantèlements des équipes, les entretiens d’évaluation, la mise en concurrence des salariés, le turn-over… ».

Interchangeable dans l’entreprise au gré des mutations et des restructurations, le salarié s’est vu dépossédé de ses compétences tout en devant faire face à toujours plus de productivité. « Les méthodes comme le flux tendu à outrance et la réduction gigantesque des délais sont à l’origine du stress », estime Yves Lafargue. La faute aussi et surtout au modèle de management anglo-saxon appliqué dans toutes les entreprises de l’Hexagone. Rien de moins qu’« un management par la terreur » pour les syndicats. Un moyen « d’augmenter considérablement la productivité », pour les dirigeants. Au prix du bien-être du salarié. « Le problème est que l’on n’a pas inventé autre chose que le « benchmarking », qui établit une comparaison permanente entre les entreprises et entre le personne, par le biais d’objectifs chiffrés, explique le directeur de l’observatoire des conditions de travail et de l’ergostressie, comme on utilise mal ces indicateurs chiffrés, il deviennent une énorme source de stress ».

Aucune alternative à ce management du tout rentable ? Pour lui, seule la gestion des start-up offre une alternative originale… mais illusoire : « C’est du vent, car ces méthodes ne durent que le temps de la start up, c’est-à-dire, deux ou trois mois ». Le temps de faire faillite ou d’être rachetée par une autre entreprise.

Pendant ce temps là, la « mode du suicide » continue en 2010. D’après la LettreA.fr, un salarié de France Télécom de l’Agence « Vente service client » aurait mis fin à ses jours, début janvier à Quimper.

Laurence Texier

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